Avril 2023
L’Assureur Africain n°119
Larbi CHRAIBI & Guillaume GILKES

Avec 495 millions d’abonnés mobiles en 2020, un taux de pénétration de 46% et 28% de la population utilisant régulièrement Internet, l’Afrique subsaharienne est la région du monde avec le taux de croissance annuel en termes d’abonnés mobiles le plus élevé. Le GSMA prévoit 615 millions d’abonnés en 2025, soit 50% de taux de pénétration. En capitalisant sur le dynamisme du marché de la téléphonie mobile, le secteur financier en Afrique a connu une évolution importante avec une croissance significative du taux d’inclusion financière grâce au développement du « mobile money ». D’un autre côté, le secteur des assurances dans la zone CIMA n’a connu qu’une faible évolution de son taux de pénétration qui est toujours autour de 1% en 2020.

L’apparition de nouveaux acteurs tels que les fintechs/assurtechs/regtechs dans l’écosystème des services financiers, le changement des comportements et des attentes des populations du fait du développement des nouvelles technologies ont entraîné l’émergence de nouveaux modèles commerciaux et une transformation digitale dans le secteur des services financiers dans le monde.

L’analyse des grands modèles de transformation digitale dans le secteur financier montre que le secteur bancaire, poussé par la réglementation, opère une transformation vers l’« open banking » avec un système bancaire qui s’ouvre davantage aux nouveaux acteurs tels que les fintechs. Si l’ « open banking » est plus une réalité en Europe et dans d’autres pays du monde, la transformation digitale en Afrique est axée sur le « mobile banking » et la micro-assurance mobile qui ont été principalement impulsés par l’action des opérateurs de réseau mobile et des fournisseurs de services techniques.

La transformation digitale ouvre également la porte à de nouveaux enjeux dont les acteurs des services financiers doivent tenir compte : la nécessité de l’amélioration de l’expérience client, d’une nouvelle culture d’entreprise, l’émergence de nouveaux risques à gérer, de nouvelles compétences à développer, l’adaptation aux changements induits par la transformation digitale. Pour le régulateur, encadrer la transformation digitale implique un dynamisme et une flexibilité en termes de régulation.

Dans la zone CIMA, les acteurs du marché de l’assurance ont conscience des défis et opportunités portés par la révolution digitale et des implications sur leurs activités. Néanmoins, la transformation digitale est encore à ses débuts. Les acteurs sont dans un processus de mise à niveau et ont engagé des actions visant à digitaliser leurs processus internes et à proposer de nouveaux services à leurs clients notamment des plateformes favorisant la souscription de contrats et la déclaration de sinistres en ligne. Plusieurs grands groupes ont également lancé ces dernières années des offres de micro-assurance mobile en collaboration avec des opérateurs de réseau mobile.

Ces actions traduisent une volonté de mener des actions de transformation digitale mais elles sont limitées par une absence de réglementation claire ou de directives du régulateur en faveur de la digitalisation. Les organismes tels que l’A2ii et l’AICA, qui ont conduit des travaux sur la réglementation de l’assurance face à la digitalisation, recommandent une flexibilité du régulateur et une adaptation de l’approche réglementaire en fonction du niveau de développement des initiatives sur le marché et à la nature des risques émergents suite à ces activités.

Trois actions clés sont en cours de réflexion au niveau du régulateur CIMA avec pour objectifs de :

  • mettre en place les prérequis réglementaires permettant d’accélérer le mouvement de transformation digitale observé sur le marché en levant les obstacles liés à la dématérialisation des paiements et des documents ainsi qu’à la signature électronique ;
  • suivre de façon rapprochée les actions en cours sur le marché afin d’identifier les risques émergents et introduire une réglementation spécifique en conséquence (si les risques constatés sont élevés) ;
  • mettre en place une réglementation flexible facilitant les initiatives de transformation digitale des acteurs.

Les mesures recommandées se présentent comme suit :

  • mettre en place une base réglementaire minimale pour encourager la digitalisation : revoir les dispositions du Code, telles que prévues dans le projet de règlement relatifs à l’assurance électronique, pour autoriser la dématérialisation des paiements et des documents, ainsi que la signature électronique (aussi bien en assurance classique qu’en micro-assurance) ;
  • mettre en place une cellule « transformation digitale » au sein de la CIMA pour un suivi rapproché des actions de digitalisation sur le marché et une promotion de l’innovation ;
  • notifier la nécessité du respect des dispositions prévues par les lois en vigueur dans les pays en termes de protection des données personnelles, de blanchiment de capitaux, de financement du terrorisme et de cybersécurité ;
  • conduire une étude des risques liés aux produits de micro-assurance mobile commercialisés à moyen terme pour identifier les principaux risques émergents suite aux initiatives mises en œuvre sur le marché afin de réguler en conséquence.

Les acteurs du marché ont également plusieurs défis à adresser afin qu’ils puissent s’impliquer dans le mouvement de transformation digitale pour encourager les initiatives des « fintechs/regtechs/assurtechs » et favoriser également un partage de connaissances sur la transformation digitale. Parmi les mesures à l’étude se trouvent les suivantes :

  • promouvoir les initiatives technologiques des « insurtechs », « fintechs » et « regtechs » en systématisant la séance de présentations et de récompense des technologies développées au cours de l’Assemblée Générale de la FANAF ;
  • organiser périodiquement des rencontres virtuelles (webinaires) ou physiques d’échange sur des thèmes liés à la transformation digitale ;
  • capitaliser sur l’existant et nouer des partenariats avec des acteurs s’investissant déjà dans la promotion des « fintechs/assurtechs/regtechs » et de la transformation digitale en Afrique francophone ;
  • convaincre les instituts de formation en assurance et les universités d’introduire l’éducation numérique et davantage de modules relatifs à la transformation digitale dans les formations.

La mise en œuvre des recommandations ci-dessus permettra d’accompagner le secteur des assurances dans sa transformation digitale, en mettant en place les bases réglementaires permettant de stimuler l’innovation, tout en accompagnant de façon rapprochée les acteurs pour les guider face aux différents risques et défis qui pourraient émerger.

Sigles et abréviations : A2ii – Access to insurance initiative; AICA – Association internationale des contrôleurs d’assurance ; CIMA – Conférence interafricaine des marchés d’assurance ; FANAF – Fédération des Sociétés d’Assurances de Droit National Africaines, GSMA – GSM Association

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