Septembre 2019
L’Assureur Africain n°112
Géraldine MERMOUX & Guillaume GILKES

Les assureurs et caisses de retraite locales contribuent aujourd’hui faiblement au financement à long terme des économies d’Afrique francophone. Cependant, plusieurs projets actuels, et divers changements en cours dans leur environnement (réglementaire, concurrentiel, économique) laissent envisager une meilleure contribution à l’avenir pour canaliser l’épargne des ménages et des entreprises, et investir à long terme dans les économies africaines.
Le financement de l’économie en Afrique francophone doit-il dépendre des investissements étrangers, alors qu’il dispose des ressources longues locales, comme celles des assureurs et des caisses de retraite ?

Les économies africaines dépendent beaucoup des investissements étrangers, qu’il s’agisse de l’aide publique au développement, des investissements directs étrangers, ou des transferts de fonds de la diaspora.

Les ressources locales telles que les réserves des assureurs et caisses de retraite sont très faibles en comparaison. Par exemple, le montant total des actifs sous gestion par les compagnies d’assurance en Afrique de l’Ouest et Afrique Centrale francophones (1) représentait moins de € 3,4 milliards en 2017. Les autres acteurs financiers ne comblent pas ce manque : aversion au risque du système bancaire, et faible développement des marchés financiers, notamment dans la zone franc.

Il y a pourtant des besoins importants de financement long, que le système bancaire ne satisfait pas, comme le financement des PME (petites et moyennes entreprises), du logement, ou des divers besoins d’infrastructures. En comparaison avec les € 3,4 Milliards de placements des assureurs CIMA (Conférence interafricaine des marchés d’assurances), les besoins du continent estimés par la Banque mondiale pour les infrastructures de transport, d’énergie, dans les technologies de l’information et l’eau, s’élèvent à 93 milliards de dollars par an.

Première raison de la faible contribution des investisseurs institutionnels locaux au financement de l’économie africaine : la taille réduite de ces secteurs par rapport aux besoins d’intermédiation des risques des acteurs économiques et sociaux.

Le secteur des assurances est de taille modeste, mais son potentiel est élevé, au regard de la croissance économique et des besoins d’assurance pour accompagner le développement des entreprises. Le total des primes collectées en 2017 en Afrique de l’Ouest et Afrique Centrale francophones (2) s’élève à 2,2 Milliards USD, soit 1,0% de taux de pénétration (primes en % du PIB), et 9 USD de densité (primes/habitant). Au Maghreb (Maroc Algérie Tunisie), avec 5,7 Milliards USD de primes collectées en 2017, le taux de pénétration est de 1,8% et la densité de 65 USD. Ces régions d’Afrique francophone restent loin de la moyenne mondiale 2017 de 6% de taux de pénétration et 650 USD de densité.

Pour les fonds de pension, les régimes de retraite d’Afrique francophone sont souvent limités à un régime de base en répartition par annuités, parfois en difficultés de trésorerie, voire pour certains sans étude actuarielle pour piloter leurs engagements futurs, avec des provisions couvrant rarement plus de 5 années de prestations. Au Maghreb (3), malgré des systèmes plus développés et de meilleurs provisionnements, on reste loin des taux de préfinancement constatés ailleurs dans le monde, et certains régimes sont menacés à court ou moyen terme. On note par ailleurs l’absence de régimes complémentaires obligatoires de retraite dans la quasi-totalité de ces pays.

Plusieurs changements de l’environnement laissent cependant présager un fort développement de ces secteurs ces prochaines années, en primes et cotisations collectées, ainsi qu’en total de bilan et de réserves, sources de ressources longues pour l’économie.

Au niveau des assurances, l’augmentation des fonds propres imposée en zone CIMA à 3 milliards FCFA en 2019 puis 5 milliards FCFA en 2021 est en train de favoriser les regroupements ou disparition des petites compagnies, avec comme conséquence la professionnalisation des acteurs autour de partenaires techniques panafricains, favorisant notamment l’innovation dans les produits et de nouveaux canaux de distribution. Au Maghreb, l’internationalisation est également en cours, plusieurs groupes maghrébins étant au cœur de l’intégration panafricaine.

Dans le domaine des retraites, on assiste également à de nombreux projets de réformes des régimes de base pour des régimes mieux équilibrés financièrement et mieux provisionnés, ainsi que la création de régimes complémentaires de retraite obligatoires, le plus souvent par capitalisation, ainsi que l’extension de certains régimes vers la population des travailleurs indépendants (Maroc et Côte d’Ivoire notamment).

Deuxième raison de la faible contribution des investisseurs institutionnels locaux au financement de l’économie d’Afrique francophone, ils ne jouent pas leur rôle de transformation de ressources courtes collectées en financement long terme de l’économie, au contraire !

Les assureurs et caisses de retraite ont pour première fonction l’intermédiation des risques par la collecte de primes ou cotisations, puis le reversement de sinistres ou de pensions. Mais leur deuxième fonction est la collecte de l’épargne court terme des ménages et des entreprises, en la transformant en ressources longues via leurs réserves pour risques long terme. Or on constate que leurs réserves ne sont pas placées à long terme, au bénéfice de l’économie locale, mais au contraire à court terme ! D’après la FANAF, en 2017, les actifs sous gestion des assureurs d’Afrique de l’Ouest et Afrique Centrale sont composés à 35% de liquidités, 23% d’obligations (souvent à relativement court terme), 9% de prêts et autres, et seulement 16% d’immobilier, et 17% d’actions, soit environ un tiers des placements à long terme. Dans les caisses de retraite, on constate le même travers privilégiant les placements court terme au lieu d’investissements long terme, pourtant plus rentables et plus utiles à l’économie locale.

Cette tendance s’explique d’abord par le manque d’opportunités d’investissement. Les marchés de valeurs mobilières sont peu développés et peu liquides : le nombre d’entreprises cotées est faible, et les obligations sont principalement celles des États.

Au sein des compagnies d’assurance et des caisses de retraite, il manque par ailleurs des ressources humaines au niveau des services financiers, et notamment pour la gestion actif-passif de leurs réserves.

Cependant, également du côté de l’allocation d’actifs des investisseurs institutionnels, des opportunités récentes laissent présager un changement utile dans l’allocation de leurs réserves vers des investissements long terme au service des économies locales.

La CIPRES (Conférence Interafricaine de la Prévoyance Sociale) a décidé en 2017 la création d’un Fonds d’Investissement Africain pour mettre en commun une partie des réserves de chacune des caisses de la zone (25 institutions de 16 pays) afin d’en renforcer la gestion par la mutualisation et la diversification, tout en jouant sur l’effet volume pour réduire les coûts fixes de gestion. Divers compartiments seront offerts pour la gestion d’actifs des caisses : monétaire, obligations, mais également actions et private equity ! La mise en œuvre du fonds est en cours.

Une autre évolution majeure concerne les fonds d’investissements, offrant de nouvelles opportunités d’investissement pour les assureurs et caisses de retraite. L’AVCA (African Private Equity and Venture Capital Association), qui promeut le capital-investissement sur le continent, constate une augmentation du nombre de fonds et des fonds levés en 2018, et publie une étude indiquant qu’une majorité des fonds internationaux prévoit d’augmenter leurs engagements en Afrique durant les trois prochaines années. Si le Nigéria, le Kenya, l’Egypte, et l’Afrique du Sud restent les destinations privilégiées de ces fonds, les régions d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique du Nord ressortent comme étant parmi les plus attractives pour les 10 ans à venir.

Bien sûr, ces nouvelles opportunités d’investissement à long terme ne pourront être exploitées que si les assureurs et caisses de retraite disposent en interne d’un service ALM (Asset Liability Management) qui puisse déterminer la part de leurs réserves à investir à long terme. Sans stratégie d’allocation d’actifs, les institutions ont naturellement peur de s’exposer sur des actifs qui peuvent paraitre, dans une vision à court terme, plus risqués et moins liquides.

Le cadre réglementaire est également l’un des freins actuels ou l’un des moteurs futurs pour la contribution des investisseurs institutionnels au financement de l’économie locale en Afrique francophone.

La création en 1992 d’un code des assurances unique en zone CIMA et d’une autorité de supervision a favorisé le développement et la stabilité du secteur. Les réformes régulières du code CIMA ont accompagné le développement et l’assainissement du secteur, notamment celle de 2013 sur l’encaissement des primes avant de renouveler les contrats d’assurance, afin de réduire drastiquement les impayés qui grèvaient le bilan de nombreux assureurs.

Cependant, le cadre réglementaire présente également certaines contraintes à l’investissement long terme dans l’économie. Par exemple, dans le code CIMA, il s’agirait d’augmenter la limite de 2% pour les placements en non coté et véhicules de capital risque afférents, ou d’autoriser le placement direct d’une proportion (à limiter) des actifs représentatifs en direct à l’étranger, ou en devises, ce qui serait très utile, ne serait-ce que pour payer les réassureurs internationaux. Enfin, le contrôle de changes, particulièrement au Maroc, dans l’UEMOA, la CEMAC, ou la RDC, est également particulièrement strict et limite la capacité des institutions à investir librement dans les autres régions d’Afrique.

La problématique des contraintes réglementaires concerne également la fragmentation des marchés, ou la fiscalité des revenus du capital.

(1) Source : FANAF brochure sur les marchés 2013-2017 (données de 15 pays d’Afrique francophone).
(2) Source : primes (FANAF), PIB et population (Banque Mondiale). Conversion XOF/USD au taux du 31/12/2017. Données de 16 pays de la zone FANAF : Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée Conakry, Madagascar, Mali, Niger, Rwanda, Sénégal, Tchad, Togo.
(3) Données sigma 3/2018

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