La crise qui secoue toutes les places boursières africaines dans le sillage de la crise sanitaire liée à la Covid-19 constitue un choc sans précédent pour les assureurs du continent, au premier rang desquels les membres de la FANAF. Au-delà des mauvaises nouvelles qui s’accumulent, il est cependant permis d’avoir une vision positive des temps difficiles que vivent les assureurs : car la Covid-19, en plongeant notre secteur dans une crise sans précédent, offre aux assurés un « stress test » en grandeur nature, qui confirme a contrario la résistance des institutions à qui ils ont confié le soin des les protéger contre les vicissitudes de la vie.
Un rapide tout d’horizon des principaux marchés de l’espace FANAF montre la violence du choc et la résistance des assureurs.
Au Maroc, la tempête financière fut rude, et la crise sanitaire a fait chuter le Moroccan All Shares Index (MASI) en mars 2020 dans une proportion jamais vue depuis la création de l’indice en 2002 : -26% entre le 28 février et le 18 mars 2020. Même si la remontée progressive qui a suivi jusqu’à la fin de 2020 a rattrapé une partie de la chute, l’année accuse tout de même -7,9% sur l’année entière (1).
Cette chute des marchés boursiers frappe un secteur des assurances marqué par une forte exposition actions : au Maroc les placements boursiers (regroupant à la fois le actions cotées, non cotées, titres de participation, autres OPCVM) représentent 45% des placements des assureurs en 2019 (2), soit environ MAD 87 milliards à l’actif de leurs bilans. Toutes choses étant égales par ailleurs, une baisse de 7,9% de cette part « actions » représente donc un impact d’environ MAD 6,9 milliards, à comparer aux bénéfices globaux du secteur : MAD 3,7 milliards en 2019 et MAD 3,4 milliards en 2018. La seule baisse du marché actions en 2020 représente donc presque deux ans de résultats nets des assureurs du Royaume.
Plus globalement, si la crise sanitaire et économique n’a pas trop pesé sur l’activité (les primes ont continué à augmenter de +4,6% au 1er semestre 2020 par rapport au premier semestre 2019), le résultat net du secteur des assurances et de la réassurance a baissé de 21,9% sur la même période. Les assureurs signalent notamment une hausse des impayés.
Mais le lecteur aurait tort de se laisser impressionner par ces chiffres.
D’abord, la force de l’assurance est que son unité de temps dépasse largement l’unité de temps des marchés boursiers : ces derniers ne cessent d’évoluer sur le court terme, alors que l’assureur est un acteur qui vit sur le long terme. Certes, il doit se soumettre au principe des arrêtés comptables semestriels ou annuels, qui l’obligent à figer une réalité à une date précise. Mais l’assureur sait que les aléas boursiers, potentiellement très violents à court terme (-26% en moins d’un mois en mars 2020 pour le MASI) sont beaucoup plus raisonnables quand on les mesure sur de plus longues périodes (sur l’année 2020, malgré une crise historique sans précédent, la chute du MAIS n’est « que » de 7,9%).
Ensuite, l’assureur dispose de nombreux mécanismes lui permettant de passer les crises sans encombre : marge de solvabilité, plus-values latentes, valorisation conservatrice des engagements, sont autant d’outils prudentiels qui permettent de sécuriser les promesses faites par les assureurs aux assurés.
Un chiffre suffit ici à démontrer la solidité du secteur des assureurs : avec un peu plus de MAD 41 milliards de fonds propres, les assureurs marocains peuvent facilement faire face à la chute de 7,9% de la valeur de la bourse de Casa, qui se traduit pour eux par une perte de valeur de MAD 6,9 milliards sur leur portefeuille d’actifs (-7,9%). Ils auraient même pu absorber la perte de -26% constatée en mars 2020 : cela représentait un ordre de grandeur de MAD 23 milliards qui, malgré son extrême violence, n’aurait réussi à « bruler » que la moitié des fonds propres.
Par ailleurs, plusieurs mécanismes particulièrement efficaces interviennent au préalable pour absorber les chocs et éviter d’impacter les fonds propres. Parmi ces règles de prudence, il y a d’abord les plus-values latentes, représentant le surplus de valorisation des placements par rapport à la valeur d’inventaire inscrite au bilan des assureurs. Estimées à MAD 36,4 milliards en 2019 par l’ACAPS, les plus-values latentes représentent ainsi environ 19% de l’encours total des placements. Ce qui signifie que le bilan des assureurs peut supporter une chute de 19% de leurs placements (et même une chute de 42% de la partie actions de leur portefeuille si on considérait les produits de taux comme non risqués) sans impacter leur résultat net ou leurs fonds propres. Ainsi, les MAD 6,9 milliards d’impact de la chute boursière de 2020 n’ont réduit que de 20% le stock de plus-values latentes. Ce mécanisme a pu absorber la chute de la bourse au premier semestre 2020 et les fonds propres sont restés stables, non impactés par la crise, à MAD 41 milliards.
Ainsi, la vertu de la crise de la Covid-19 est de démontrer par un stress test en grandeur réelle que les assurés marocains peuvent dormir tranquille !
La même conclusion peut être tirée de ce qui s’est passé en Tunisie, où l’on observe également que l’indice boursier – TUNINDEX – a chuté de 3,7% sur l’année 2020 (3).
Les 22 assureurs tunisiens totalisent des placements de TND 6,2 milliards à fin 2019, dont environ un cinquième seulement était investi en actions. Une chute de 3,7% de cette part « actions » représente un ordre de grandeur de TND 50 millions, soit moins d’un tiers du bénéfice net annuel du secteur dans son ensemble de TND 172 millions en 2019, et à peine 3% des fonds propres 2019 du secteur (données CGA de TND 1.353,4 millions de fonds propres avant affectation des TND 172,5 millions de résultat net de 2019).
En zone CIMA, où les bourses sont moins développées, les assureurs ont tous une moindre exposition aux actions, et cela devient cette année un atout.
Les mêmes mécanismes prudentiels protègent les assureurs en zone CIMA – et donc les assurés – des aléas boursiers. Ainsi, en Afrique de l’Ouest, les assureurs de la zone UEMOA ont dû faire face à une chute de 13% de la bourse régionale BRVM (4) en 2020, l’indice BRVM 10 chutant presque deux fois plus fortement que l’indice MASI au Maroc. Mais l’exposition des assureurs CIMA est trois fois plus faible qu’au Maroc (environ 15% d’actions dans les actifs sous gestion (5), contre 45% au Maroc).
Ainsi, la zone CIMA subit moins fortement la baisse des marchés financiers : la moindre exposition au marché actions – qui habituellement est un handicap – les a protégés en 2020 :
- Envisageons un stress test consistant à appliquer une baisse de 13% du portefeuille actions à tous les assureurs de la zone CIMA (et pas uniquement en Afrique de l’Ouest) : vu que ce portefeuille actions représente 15% des 2.375 milliards de FCFA de placements à fin 2019 du secteur de l’assurance en zone CIMA, l’impact représenterait une perte de FCFA 50 milliards.
- Cette perte de FCFA 50 milliards liée à une forte chute boursière est du même ordre de grandeur que le résultat net cumulé de l’ensemble des compagnies d’assurance de tous les pays CIMA : FCFA 78 milliards en 2014, 85 en 2015, 72 en 2016, 47 en 2017
- Mais en zone CIMA également, malgré l’impact sur les bénéfices annuels, les mécanismes prudentiels permettent d’absorber le choc et de préserver les assurés. Une perte de FCFA 50 milliards (si le portefeuille actions baissait de 13%), ne représente que 3% des fonds propres du secteur (FCFA 1715 milliards en 2016). Et les récentes mesures d’augmentation du capital social et des fonds propres n’ont fait que renforcer cette résilience : rien qu’en 2019, une centaine de sociétés se sont conformées à l’augmentation du capital social à FCFA 3 milliards !
En plus de cette solidité incontestable des assureurs, le spectateur attentif de la crise sanitaire de 2020 note que les régulateurs ont réagi rapidement pour soutenir le secteur.
Contrairement à la décision radicale de l’Afrique du Sud qui a permis d’exclure les sinistres occasionnés par la pandémie sur les polices d’interruption d’activité ou perte d’exploitation, les régulateurs CIMA et ACAPS ont maintenu les garanties contractuelles pour la protection des assurés.
Cependant l’ACAPS au Maroc a également agi afin de limiter l’impact de cette crise sur le secteur : le 23 avril 2020, elle a assoupli temporairement certaines règles de provisionnement, notamment la provision pour dépréciation des valeurs de placements (seuil de provisionnement des moins-values latentes passé de 25% à 30%), mais aussi la provision pour risque d’éligibilité et les provisions pour créances et primes impayées. Cette mesure est particulièrement opportune, et repose sur l’idée que les assureurs n’ont pas à intégrer en temps réels dans leurs comptes les aléas conjoncturels.
En zone CIMA des voix s’élèvent pour demander d’assouplir les exigences d’augmentation du capital qui sont actuellement en cours.
Si le stress test en grandeur nature que représente la crise de la Covid-19 semble donc confirmer la résilience des assureurs africains, 2020 n’en constitue pas moins une année de rupture qui devrait compliquer la nécessaire consolidation du secteur. Car pour consolider, qu’il s’agisse de rapprocher les compagnies, d’organiser des transferts de portefeuilles ou de mettre en run off les compagnies les plus fragiles, il faut des fonds propres et de la liquidité.




