Suite à des études sur le Coronavirus et l’Afrique, Denis CHEMILLIER-GENDREAU, Président Fondateur de FINACTU (un groupe de conseil stratégique, opérationnel et financier dédié à l’Afrique, leader dans les domaines de la finance et de la protection sociale), explique dans cet entretien les avantages et inconvénients de l’Afrique face au Covid 19.
Est-ce qu’il ne serait pas primordial de relever le plateau médical en Afrique plutôt que d’inciter les populations à souscrire aux assurances?
Dans tous les pays du monde – et l’Afrique n’échappe pas à cela – le plateau médical est ajusté à la demande solvable de soins. Le problème de l’Afrique est que la demande solvable est trop faible, car elle est peu mutualisée. Rappelons que le premier régime d’assurance maladie national ne date que de 20 ans au Maghreb (Maroc avec l’ANAM) et de 10 ans en Afrique subsaharienne (Gabon avec la CNAMGS). L’Afrique a donc encore très peu d’expérience. Ce n’est que quand ces dispositifs d’assurance maladie seront durablement ancrés dans le paysage et qu’ils auront organisé une demande solvable que pourra exister en face une offre de qualité, publique ou privée, hospitalière ou de ville.
Pour solvabiliser cette demande et la porter à un niveau suffisant, il faut deux étapes. Le premier, c’est celui de la solidarité nationale, c’est-à-dire d’un régime national d’assurance maladie dans le financement duquel l’État intervient, ne serait-ce que pour les plus modestes, comme le font le Gabon avec les Gabonais économiquement faibles, le Mali avec le RAMU, ou le Maroc avec le RAMED. Mais il n’est ni réaliste ni souhaitable ni vertueux que l’État aille trop loin dans le financement ou la gestion de ce régime national. Au lieu de chercher à élargir le panier de soins, ce premier niveau de solidarité doit chercher au contraire à se généraliser à toute la population sur la base d’un panier de soins couvrant les besoins sanitaires de base correspondant à la politique de santé publique du pays.
Au-delà de ce premier niveau, il faut organiser d’autres niveaux de mutualisation du risque maladie, et il appartient aux assureurs ou aux mutuelles de le faire. C’est ainsi que, partout dans le monde se généralise la couverture santé : d’abord solvabiliser la demande, puis faire en sorte que naisse une offre de qualité pour y répondre, puis engager entre l’offre et la demande, progressivement, un développement vertueux en parallèle.
Est-ce qu’une généralisation de l’assurance maladie ou vie sauverait l’Afrique d’une propagation de la pandémie?
Ce qui va d’abord sauver l’Afrique, c’est la jeunesse de sa population. Notre première étude FINACTU sur le Covid-19 et l’Afrique avait rappelé que ce virus est particulièrement virulent avec les personnes âgées, les personnes en surpoids ou de santé fragile, c’est-à-dire souffrant d’une autre maladie.
Dans la seconde étude, l’équipe FINACTU va plus loin : puisque nous connaissons désormais la mortalité du coronavirus par âge, nous avons appliqué ces statistiques à la population africaine. Et le résultat est frappant : au Bénin, par exemple, où la population a un âge moyen de 23 ans et où il n’y a que 5% de la population au-delà de 60 ans, le Covid-19 ne menace que 0,3% des 12 millions d’habitants ; par comparaison, dans un vieux pays comme le Royaume-Uni, où l’âge moyen est de 41 ans et un quart de la population a plus de 60 ans, le nombre de victimes potentielles pourrait atteindre 5 fois plus (1,6% de la population). L’impact de la jeunesse de la population est tel qu’il dépasse largement les différences en termes de capacité du système de santé : en d’autres termes, même si le Bénin a moins de lits de réanimation que le Royaume-Uni, il aura beaucoup moins de victimes grâce à l’âge de sa population. Sans compter que les Africains ont moins d’obésité et de comorbidité…
Pourquoi les pays occidentaux où l’assurance est une culture ne parviennent pas à maintenir la propagation de la pandémie et le nombre élevé de morts?
C’est ce qui est intéressant avec ce virus : il frappe selon des critères tout à fait inhabituels, sans protéger les forts ou les riches, mais plutôt les jeunes. Ainsi, le pays le plus touché est … les États-Unis, malgré sa puissance et la capacité formidable de son système de santé. Car les Américains sont un peuple plus âgé et plus fragile : 21% de la population a plus de 60 ans et 40% des adultes sont obèses… Il en va de même en Europe, et si l’Italie et l’Espagne, puis la France, sont massivement touchés, c’est aussi qu’il s’agit de vieux pays. Ainsi, par exemple, pour la France, il faut garder en tête que 75% des personnes décédées du Covid-19 avaient plus de 75 ans et moins de 1% seulement avaient moins de 45 ans…
Finactu analyse le Covid-19 face aux grandes épidémies
Parce que le Covid-19 ou Coronavirus est un mal nouveau né d’une recombinaison virale intervenue il y a peu et que la mémoire collective a oublié les grandes épidémies des siècles précédents, il est difficile d’avancer de façon trop assurée des vérités le concernant. Pour autant, certains éléments semblent se confirmer depuis les quelques mois de crise récente. Le plus important est certainement qu’il s’agit d’une maladie bénigne pour une immense majorité des personnes qui contractent le virus, pour lesquels il est fréquent que la maladie soit même asymptomatique, c’est-à-dire non perceptible par la personne atteinte.
Les chiffres les plus récents indiquent ainsi que sur 100 personnes qui contractent la maladie, les ordres de grandeur sont les suivants :
- 81% environ en guérissent rapidement et sans aucune difficulté, voire même parfois sans symptôme ;
- 14% développent une forme sévère de la maladie (dyspnée, pneumopathie radiologique ou hypoxémie) nécessitant une hospitalisation avec assistance respiratoire légère (cf. encadré) ;
- 5% auront besoin de soins intensifs en réanimation avec assistance respiratoire lourde (intubation) en raison de défaillance respiratoire, état de choc ou défaillance multi-viscérale ;
- parmi les 5% précédents, 1% environ trouvera la mort.
- Ces statistiques, finalement plutôt rassurantes, sont à analyser en prenant en compte l’âge des patients, comme le montre l’analyse des statistiques italiennes :
- à ce jour, la moyenne d’âge des patients décédés et testés positifs au Covid-19 est de 78,5 ans ;
- 35% étaient dans la tranche d’âge 70-79 ans ;
- 41% étaient dans la tranche des 80-89 ans ;
- a contrario, 24% seulement avaient moins de 70 ans…
- … et seulement 0,3% avaient moins de 40 ans, sans oublier de préciser que les ¾ de ces décédés de moins de 40 ans présentaient de graves pathologies avant leur décès ;
- la moitié des morts du Covid-19 en Italie avaient au moins trois comorbidités et, a contrario, seulement 1,2% ne présentaient aucune autre pathologie. Les mêmes statistiques aux États-Unis confirment le lien entre la mortalité au Covid-19 et l’âge.
Une crise sanitaire à relativiser
Même s’il n’est évidemment pas question de minimiser les conséquences du Covid-19, et notamment l’importance des mesures de confinement, il nous semble important de prendre la mesure de la crise actuelle. Un observateur innocent ne manquera pas en effet d’être étonné par l’écart entre la présence médiatique du Covid-19 et sa réalité létale limitée à ce jour à 29.957 morts au niveau mondial, et d’assumer quelques comparaisons qui permettent de remettre en perspective la crise actuelle :
- La pollution ? Il n’est pas inutile de rappeler que la pollution tue en moyenne chaque année 7 millions de personnes dans le monde, soit 234 fois plus que le Covid-19 à ce jour. Par ailleurs, ce chiffre macabre ne prend pas en compte les dommages collatéraux de la pollution qui viennent allonger la liste des défunts. En effet, l’OMS a reconnu la pollution comme étant un « facteur majeur » des maladies non transmissibles à l’origine de 70% des décès dans le monde. Les estimations de l’organisation, pour les adultes, présentent la pollution comme la cause de 29% des morts par cancer du poumon, 43% des maladies pulmonaires chroniques obstructives (broncho-pneumopathies, asthme…), 24% des infarctus et 25% des accidents vasculaires cérébraux.
- Les accidents de la route ? Les analystes doivent garder à l’esprit que les accidents de la route tuent chaque année plus de 1,3 millions d’individus dans le monde. Rien qu’en Chine – pays particulièrement concerné aussi bien par les accidents de la route que par le Covid-19 – les accidents de la route représentent chaque année un total de près de 260.000 victimes, très loin des 3.306 victimes à ce jour du Covid-19.
- Le paludisme ? L’Occident oublie souvent que le paludisme est une maladie qui tue elle-aussi massivement chaque année : en 2018, l’OMS a ainsi recensé 405.000 morts de cette maladie. Il n’est pas anodin de rappeler que 93 % des cas de paludisme et 94 % des décès imputables à cette maladie se sont produits en Afrique subsaharienne. Là aussi, nous sommes encore très loin de la mortalité constatée pour le Covid-19.
- La grippe saisonnière ? La grippe saisonnière, qui sévit annuellement, engendre chaque année environ 650.000 décès dans le monde, là où le Covid-19 ne compte encore que 29.957 décès cumulés depuis janvier 2020.
- Les ancêtres du Covid-19 ? N’oublions pas (cf. tableau ci-après) que le Covid-19 s’inscrit dans une lignée déjà connue et qui s’est déjà exprimée dans le monde : grippe espagnole de 1918-1919 (une forme de H1N1), H1N1 de 2009, etc.









