Avril 2020
L’Assureur Africain n°113
Géraldine MERMOUX & Guillaume GILKES

Les accidents de la route, huitième cause de décès chez les personnes de tous âges à l’échelle mondiale (1), sont la gangrène des assureurs. Et non seulement l’Afrique n’échappe pas à ce fléau, mais elle est même particulièrement touchée.

Si la route tue chaque année 292.000 personnes en Afrique, la zone CIMA en compte 45.000 par an. C’est plus qu’en Europe tout entière, alors que l’Europe compte 19% du parc mondial de véhicules en circulation contre moins de 1% pour la zone CIMA (2). Si l’on rapporte le nombre de victimes des accidents de la route à la taille du parc, le risque de perdre la vie sur les routes de la zone CIMA est en moyenne 100 fois plus élevé qu’en Europe. Soyons même plus précis, non pas pour stigmatiser ou critiquer, mais pour sensibiliser : quand un Togolais et un Allemand montent dans leur voiture, le premier à 400 fois plus de risque de mort que le second… Car le Togo et la Centrafrique, qui affichent les plus mauvaises performances en matière de sécurité routière, ont respectivement 34.000 et 41.000 décès par million de véhicules enregistrés en 2016 ; pour mémoire, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France ou la Hollande ont enregistré moins de 100 décès par million de véhicules sur la même période : l’écart est énorme, dans un rapport de 1 à 400 !Finactu - Assurance et prévention routière en zone CIMA : devoir d'ingérence pour les assureurs ?

Derrière ces sinistres chiffres se cache une triste réalité pour les assureurs, fortement exposés à ce drame collectif : en 2017, les assureurs de la CIMA (4) ont consacré FCFA 91 milliards à l’indemnisation des victimes d’accidents de la route.

Plus grave, le coût des accidents de la route pour les assureurs augmente : de 2013 à 2017, le coût des sinistres à la charge des assureurs a augmenté plus vite que les primes (5), contribuant à dégrader la rentabilité – déjà faible – des assureurs.

Ce double constat d’une charge très élevée et qui se dégrade crée pour les assureurs une légitimité très forte à s’associer aux pouvoirs publics pour renforcer la prévention routière. Et de ce point de vue, beaucoup reste à faire !

Un rapide tour d’horizon des législations en matière de prévention routière dans les pays de la zone CIMA (cf. tableau) montre que beaucoup reste à faire sur les grands leviers de la prévention routière (limitation de vitesse, protection des enfants à bord des véhicules, port de la ceinture de sécurité et du casque, conduite en état d’ivresse).Finactu - Assurance et prévention routière en zone CIMA : devoir d'ingérence pour les assureurs ?

Dans ce domaine de la prévention routière, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a édicté des best practices dont il suffit de s’inspirer :

  • La limitation de vitesse est un élément clé de sécurité routière et l’on a démontré depuis longtemps le lien mécanique entre vitesse et mortalité (6). De ce fait, l’OMS recommande l’adoption d’une législation sur la limitation des vitesses et qui soit modifiable par les autorités locales avec une vitesse maximale de 50 km/h sur les routes urbaines. En dehors du Burkina Faso et du Mali, les autres pays de la zone CIMA ne respectent pas ces deux critères.
  • En ce qui concerne la protection des enfants à bord d’un véhicule et le port de la ceinture de sécurité à l’ensemble des passagers, la législation dans les pays de la zone CIMA n’est pas encore en harmonie avec les bonnes pratiques de l’OMS : le Burkina Faso et le Togo sont les seuls pays qui disposent d’une législation conforme aux normes de l’OMS qui imposent que la loi sur la ceinture de sécurité s’applique à tous les occupants d’un véhicule.
  • La conduite en état d’ébriété augmente considérablement le risque d’accident et la probabilité de décès à la suite de cet accident. Dans la zone CIMA, seul le Burkina Faso dispose d’une législation conforme aux normes de l’OMS (0.05 g/dl pour la population générale et 0,02 g/dl pour les jeunes et les conducteurs inexpérimentés/novices). Cependant, le contrôle de l’application de cette mesure demeure très difficile.
  • Sur le port du casque pour motocycliste, les pays de la zone CIMA peuvent aussi faire beaucoup d’efforts. Le taux de port de casque est encore faible avec, pour les conducteurs, des taux autour de 25% au Bénin et au Congo, ou encore 6% au Mali (7). Pourtant, le port de casque pourrait permettre de réduire de 42% le risque de décès et de 69% le risque de traumatisme grave en cas d’accident. Pour mémoire, les pays européens sont arrivés à des taux de port de casque de 100% pour les motocyclistes et de 80% pour leurs passagers.

QUAND LES ASSUREURS S’ENGAGENT DANS LA PRÉVENTION ROUTIÈRE

L’exemple de nombreux pays développés montre que les actions de prévention routière évoquées ci-dessus sont extrêmement efficaces. La France a commencé à prendre les premières mesures dans les années 1970 (73 : limitation de vitesse, 78 : contrôle d’alcoolémie, 79 : ceinture obligatoire), alors que le pays comptait plus de 18.000 morts par an sur les routes ; en 2018, la France ne comptait plus que 3.259 morts sur ses routes.

Les compagnies d’assurance, premières bénéficiaires de ces mesures, gagneraient donc à s’impliquer davantage dans la lutte contre l’insécurité routière.

C’est d’ailleurs ce que montre l’exemple français : à partir de 1995, la Fédération Française des Sociétés d’Assurance a signé avec l’État un partenariat (renouvelé sans interruption depuis) par lequel les assureurs s’engagent à agir pour renforcer la prévention.

Les assureurs du continent africain ont commencé à mesurer l’importance de leur engagement et quelques actions sont menées dans ce sens par les assureurs qui ont, par exemple, formulé en 2011 lors de la 35ème Assemblée Générale Annuelle de la FANAF, diverses recommandations notamment :

  • inscrire des actions de prévention routière dans les priorités des associations professionnelles d’assurances ;
  • inciter les différents marchés à dynamiser ou à mettre en place des structures de prévention routière ;
  • mettre en place au sein de la FANAF un comité de suivi des actions de prévention routière menées par les différents marchés ;
  • organiser des Etats Généraux de la prévention routière ;
  • solliciter le concours et l’appui de l’État dans les actions de la prévention routière.

À la suite de cette Assemblée Générale, les États Généraux de la prévention routière ont été organisés en septembre 2011 et des pays tels que le Niger et le Tchad ont mis en place des structures chargées de la prévention routière. Par ailleurs, des organismes professionnels tels que l’Association des Sociétés d’Assurances de Côte d’Ivoire (ASA-CI), l’Association des Assureurs du Sénégal (AAS), en lien avec les organisations en charge de la prévention routière et d’autres structures, notamment la Police, organisent chaque année des campagnes de prévention.

Malgré ces actions, de tous les pays de la zone CIMA, seul le Sénégal a réussi à faire baisser le nombre de décès liés aux accidents de la route entre 2015 et 2018 : sur cette période, le nombre de décès a baissé de 6% tandis que dans les autres pays de la zone, la situation est encore préoccupante.

Sans doute faut-il aujourd’hui remettre sur la table commune cette problématique de prévention routière. Si les États n’agissent pas, les assureurs sont fondés à le faire. S’ils consacraient ne serait-ce que 10% de leurs charges sinistres Auto au renforcement des actions de prévention, ils mobiliseraient FCFA 9 milliards, avec la certitude d’obtenir un gain bien supérieur en termes de réduction de sinistralité.

Imagine-t-on ce que serait la sinistralité des assureurs africains si la fréquence des accidents à Lomé, Brazzaville, Dakar ou Abidjan était celle de Madrid ou Düsseldorf ?

Elle serait divisée … par 400 !

(1) Données de l’OMS, Rapport de situation sur la sécurité routière dans le monde, 2018
(2) Hors Congo et Gabon
(3) Zone CIMA en dehors du Congo et du Gabon, où les statistiques ne sont pas disponibles – Afrique du Nord hors Algérie
(4) Hors Guinée Bissau et Guinée équatoriale
(5) La charge sinistres de la branche automobile dans la zone CIMA (hors Guinée Bissau et Guinée équatoriale) a augmenté de 22%, passant de FCFA 74 à 91 milliards, tandis que les primes acquises ne progressaient que de 16% (passant de FCFA 217 à 252 milliards). Source : données FANAF, « Le marché de l’assurance en Afrique (Données 2013 à 2017) »
(6) Une augmentation de 1% de la vitesse moyenne d’un véhicule entraîne une hausse de 4% du risque d’accident mortel et une hausse de 3% du risque d’accident grave.
(7) Bénin : données 2016, Congo et Mali : données 2015

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